19 avril 2009
Les Amants
C’est avec parcimonie qu’il
caressait les hommes, préférant les chevaux, qu’il montait à loisir, dans des
plaines immenses, aux palanques blanches, filant à se fondre en filaments
gris, dans l’azur morne du printemps, laissant derrière lui l’amant esseulé,
sur des drapés de fruit.
Quand l’aube rieuse se
levait entre eux, il préparait la noire boisson dont ils se gorgeaient, debout,
face à face, et sans dire un mot. C’est qu’ils venaient simplement d’essuyer
sur leurs corps élastiques les perles de la nuit et qu’il fallait du temps,
beaucoup de temps, avant de se séduire à nouveau.
A quoi pensaient-ils, dans
ce silence profond comme la pierre, à se faire monuments, temples funéraires
aux corps évidents, plantés comme deux bières, se toisant, défunts jusqu’au
sexe, nus sous le regard inquisiteur d’un ordinateur, déjà allumé et relié - le
vain enchantement - aux miasmes et à l’infini ?
Fiction :
Nous serons deux paysages émouvants dans le ciel exalté, à l’heure où descendent six pieds sous terre nos corps aux sucs viciés, aux mécanismes vains et arrêtés. Telles deux lumières, nous gorgerons la nue des capiteux désirs qui nous assemblent, pour former un nouvel Orion, onctueux et gracile, dans le sein moiré et profond de l’Univers.
FIN
21 juillet 2008
Les Métamorphoses de la Vierge
Il n’est pas de
vertige plus doux qu’un baiser qui s’immisce, au goût de fer, de sang, lèvres
mordues, en des décors vides qui défient l’imagination : des murs écrémés, des
draps blancs, étendus à l’infini, bardés de deux corps en croix, cimetière
amoureux. La nudité de la pierre, la présence des Chairs. Sur une table basse,
un vase sumérien darde, phalloïde évasé, l’orchidée déchirée par le désir,
fissure lente et cruelle par laquelle s’écoule la sève glutineuse de mon désir
perdu, écumant le crépuscule.
Je le porte à
mes lèvres, ce suc étrange, et je vous
regarde, expiant mes crimes par la délectation que vous offrez à ma vue ; la
respiration de vos corps, cependant, trahit la photographie. Et l’œil oblique,
par delà la fenêtre, au sens du vent qui file à l’horizon. Vous rejoindrais-je
un jour, par delà le champ infini de ma vision ? Je sens ta langue agglutinante
infuser mes sens, de la sphère aux hémisphères et tes énigmes qui se défont
comme des nœuds, seconde par seconde, térébrante vibration ; la mort subite et
cruelle des origamis, la disparition lente et nocturne des ombres chinoises
amarrent la nuit et silence, l’achèvement.
Et, tandis que
vos corps se détachent, je me sépare de mon siamois, pour rejoindre ma
contemplation : un lingam cunéiforme tranchant le soleil, dont le rayon est
lame, éclate des larmes, vapeurs de nuage, trouant l’inquiétude du ciel gris,
effleurant comme une lame la gibbeuse, miroir lacrymal.
Monologue d’une vestale devant son temple, qu’ourle le crépuscule
coupable de la chambrée : A
l’homme qui est parti, j’ai dit : tu ne sauras rien ; à celui qui
entrera : tu n’en sauras rien ; car chacune de mes évections est une
éviction.
18 juin 2007
Licuefacer mi Cara
Mon
ordinateur est possédant, ma réalité possédée du je n’aime que toi
; et ton reflet dans la glace, d’autant plus qu’il me regarde, ose me sourire
et, d’un œil qui cligne, embrase mon Iris, aperture charnelle des lèvres,
invitations au baiser, au-delà du miroir virtuel, ce qui semble me frayer un
passage dans des strates nouvelles, ce qui, lors même que je dispose de propositions
de joies étalées sur des kilomètres, me perpétue dans la crainte d’un au revoir
qui n’en finit plus, se brode sur des décennies, et des ouvertures de pluie.
Alors tu viens sur moi, tu viens sur moi nu et m’englues de tes poils, de ta
sueur, de la surface adipeuse de ta peau mate et moite, phénomène de rencontre
duquel je ne saurai échapper, tant ces maudites érections gouvernent les
moments en d’explicites mouvements, à devenir pantin ; et, lorsque tu
approches tes lèvres grandes ouvertes, l’odeur de toi profond se suspend dans
l’air chaud de l’été et de cela, de l’ouverture, de l’aperture sans bruit d’un
désir, fait s’écouler, par le procédé de la faim, des torrents de litres de
salives, pour souiller mon visage crispé.
14 mai 2007
L'amour anathème

C’est un ami impossible, aux confins de la chair, qui suppliant d’un cri, éteint son hémisphère, dans l’ombre d’un céans, la voûte de son néant, s’oublie à l’atmosphère et regarde son amant. Dans mes yeux, je le vois, sinistre et bien trop tendre qui, dans l’ombre de son verre, ondoie comme une feuille morte sur la sphère inégale des flots. Sous les rameaux qu’il me tend, les arrachant avec ses dents, il commet un sourire assassin et la procession de le suivre en Italie, à Rome et bien ailleurs aussi, dans les palaces du Quattrocento et chaque instant, chaque instant qu’il t’accorde est un répit à l’art dont il annule les beautés et vertus par sa seule présence car dans Tes yeux il est tout à cet instant même où il n’est plus exactement lui-même mais seulement dans tes yeux un reflet, celui de l’image qu’il se donne. Je sais que tu me comprends, que ces énigmes-là te sont familières mais cependant formulées par mes mots, mon langage, mes symboles, cela même qui te perd, tout comme la découverte d’une nouvelle chair inattendue et pire encore si celle-ci émerge à tes côtès dans le matin blême et que de tes mains, tu la touches une seconde fois et la redécouvre et tu dis alors que souvent l’anathème est quelque chose de délicieux, lors même que les frontières, nous nous les imposons souvent, parfois. Et tu te ris de ces évidences devant ta glace.
20 juillet 2006
La fenêtre

C’est assis au bord de la fenêtre, close et pourtant ouverte aux mondes, que je promène cette heure de moi-même, à m’accomplir en pensée, le regard perçant au travers du double vitrage le paysage cruel d’un été oppressant : herbe jaunie, rêche comme les poils d’un animal qu’on aurait trop daigné pour cela même qu’il n’est pas la douceur incarnée, un sycomore allongé, terrassé par de violents orages, au sommeil altier, langoureux pour le va et vient même des insectes, qui se promènent sur lui avec toute cette candeur mécanique et simulée qu’on apprécie tant chez eux et chez la veuve noire, et le pigeon, le chien.
Le chien ? Celui-là même qui court après le bâton lancé par un maître invisible : il n’y a qu’un chien, il n’y a qu’un maître et pourtant tellement d’esclaves dans ce monde, de l’eau prisonnière de son cour (OM) du vent, menaçant de s’éteindre un jour, pour renaître ailleurs (OM), à la femme morte qui ne se réveillera plus, cachée sous terre (OM ?) au petit étourneau qui traîne sa ritournelle gracile le long des sentiers (OM !), condamnés eux-mêmes aux pas sinistres des hommes, aux mégots, aux crachats, multitude de déchets (OMEGA).
Je pense à certaines choses qui s’ordonnent un peu ainsi dans mon silence, malgré les lumières du jour, les bruits de mon corps qui me rappellent toujours un peu à cette vie consommée peu à peu dont voici, de manière imagée, l’amer constat :
Telle est la fenêtre de mon esprit. Et le monde, oui, le monde, n’est rien d’autre qu’une Olive.
26 mai 2006
No red letter

« Le téléphone ne sonne pas et donc, matériellement, tu es mort, hors de champ, hors caméra, pas même une voix off mais tu ne cesses malgré tout de grandir en moi, de m’attirer fatalement, et moi, laissé sans envie de nourrir mon corps d’une autre façon que ces images de toi, je n’ai de cesse de repousser ces idées de toi, d’un nous, je tente en vain - car il est vain de lutter contre ce qui est pur - de me forcer à devenir aussi hermétique qu’un tupperware, d’enclore à jamais ce que je ressens pour toi. Et l’heure, aux mécanismes formatées par les hommes, ne cesse de défiler sans que la moindre sonnerie vienne me sortir de cette torpeur même dans laquelle mes envies me plongent instamment, une attente non maîtrisée, alors que plein ciel dehors, un soleil électrique et perçant déchire l’asphalte, les gens respirent, s’activent, grouillent comme des insectes lourds et fatigués, perpétuent des idées de coït dans des regards insanes propres à séduire des cœurs non épris, ou impurs. »
Ceci pourrait être une lettre pour toi, une ébauche, quelque chose du genre que j’oserai donner à quelqu’un de commun afin qu’il te la fasse parvenir sous pli discret, selon un principe courtois, d’un autre age qui avait des charmes bien plus amples que ceux, pervertis et soit disant libéraux, de notre ère matérialiste, immédiate et froide. Mais je ne sais écrire ce genre de lettres, je ne connais pas cet intermédiaire magique, et ne possède pas non plus le moindre morceau de papier indiquant ton adresse. La technologie qui m’entoure ne me permet pas de t’atteindre - que le mot est vil - d’une façon autre qui soit plus élevée qu’un dialogue maintenu par des fils électriques qui courent et s’enchevêtrent sous terre comme des vers de terres méthodiques, allongés et endormis à jamais, comme des belles au bois dormants que des voix ne font pas vibrer, alors qu’une lettre émeut, fait pleurer ou, tel un couteau par trop aiguisé, coupe l’épiderme, fait perler le sang, provoque une douleur que les mots peuvent guérir car toute parole peut guérir, tout autant que détruire.
Il serait de rigueur que le siécle dans lequel nous sommes plongés soit réellement ce siècle spirituel qu’on nous a promis, non plus cette entité putride et matérielle navrante qui asservi l’homme. Qu’on ouvre les fils de la télépathie, sans même se brouiller les uns les autres, qu’on ressente les choses sans même dire un mot, baignés dans un magnétisme diffus que la sagesse même pourrait canaliser. Tu ressentirais ainsi, sans la moindre incertitude, mon amour pour toi.
16 mai 2006
Arithmétique du galet

Sur la plage avec toi, au coin des arbres mais ton cœur je ne l’entends pas battre. Je suis avec toi, à tes cotés et nous parlons lentement, parce que couchés, le temps inévitablement arrêté pour nous en ces lieux paisibles, autour d’hommes étrangers qui pourraient partager nos couches, moins que nos couchers de soleil. Tu es là, je suis là et tout n’est qu’absence. Les silences sont lourds et profonds parfois, l’étendue bien trop paisible en cet après midi. Deux nageurs parfois brassent la masse de liquide, giclées rapides bravant un vent qui aime à se taire, se fait caressant sur nos peaux veloutées par la crème solaire.
Tu enlèves ton slip pour te baigner, nu, un instant. Je regarde tes fesses s’enfoncer dans l’eau fraîche. Tu ne te précipites pas, mais tu n’hésites pas non plus. Tu t’engouffres avec sagesse. Ton corps plonge dans l’élément et tu sors aussitôt de la masse plate que tu as animé, cache de ta main ton sexe lorsque tu arrives face à moi, qui te regarde, perdu un labyrinthe de pensées. L’eau impure du lac perle sur ton corps, comme des petites gouttelettes prêtes à éclater, capturées par ta crème solaire dont l’indice n’est finalement pas si important. Je formule en moi-même un moment le souhait de te sécher avec ma serviette, la tienne, ou ma langue, pour éviter que tu attrapes froid : le soleil est capricieux, sa course se poursuit au détriment des nuages, qui le malmène. Tu te sèches et t’allonge de nouveau à coté de moi, présence délicieuse.
Je jette trois galets dans l’eau, du plus loin que je peux. Et en ramène un à mon insu, perdu dans ma serviette. Découverte qui prolonge le plaisir de la veille au lendemain.
25 avril 2006
Mon exorcisme

Tu te doutes que je me doute. La belle affaire. Je l’ai toujours su. Je n’ai pas à me justifier ainsi : ce qui est fait est fait et n’est plus à faire, sans quoi nous n’avancerions pas et la nuit, elle est bien trop profonde pour deux. J’ai donc décidé ainsi de refermer ce chapitre, de te quitter, de laisser derrière moi ce que tu m’as promis un beau soir, devant un cocktail meurtrier et doux. Tu te dis que je ne dois plus sourire ni même rire à nouveau, que je suis brisé comme Prométhée, un être au fardeau plus dantesque encore que les repas de Pantagruel, un être tellement plongé dans le noir de ses vêtements, de ses nuits, de ses désirs contredits, qu’il ne sait plus s’il vit le jour ou la nuit, quel rêve lui appartient, quel songe est son quotidien. Douce folie.
Moi je le sais. Et pourtant je ne sais rien. C’est ainsi, tu vas me dire et j’ai toujours été celui qui prétend. Mais prétendre est une voie de vérité plus grande encore que le silence, elle n’ancre pas, elle. Pauvre petite âme. Pauvre petit drame. Baise moi ? J’ai bien sucé quelques queues en enfer, je concède.
Il est donc juste, par les pouvoirs qui me sont conférés en cette nuit pure comme du cristal, que je te rejette au plus profond d’une nuit que je sais réelle, car éprouvée, vécue et annulée. Par les pouvoirs qui me sont conférés, je te conjure de retourner dans les ténèbres et de laisser mon corps sinistré là où il se trouve, c'est-à-dire sans l’ombre de toi, sans aucune présence de ta part.
Je t’ordonne donc, quelques soient finalement ces pouvoirs que je me prétends, de séduire une personne Autre, ad vitam eternam.
20 avril 2006
Insectes

Voila une façon désagréable d’être réveillé : par le bourdonnement d’une sorte de guêpe hybride, longiligne et dangereuse, dont on sait comme elle est rentrée la nuit, les fenêtres étant closes. Réveil dangereux et affolé. Porte claquée. S’armer de l’insecticide pour mener une micro guerre avec cette arme de destruction massive à un euro cinquante contre ce rien qui vous donne une peur toujours plus bleue, intense et viscérale : la peur des insectes, tout simplement. Une peur accentuée notamment envers ceux qui volent, émettent perpétuellement ces bourdonnements annonciateurs d’un acharnement à tourner autour de vous avec une insistance plus grande encore que ces hommes mariés et laids qui harcèlent les jeunes invertis dans les parcs, cela pour avoir été vécu autrefois, à la différence près que ces saletés insectes peuvent vous piquer bien entendu, crainte fatale, enfoncer profond leur dard dans votre chair qu’elle soit jeune et fraîche, dure et mure ou bien en voie de pourrissement.
Je sais pour avoir reçu ce don sur le cou et un doigt que le dard d’une abeille est épais, comme une sorte d’écharde et vous fait gonfler la peau qui devient léthargique sous l’effet de ce feu. Le dard de cette sorte de guêpe était probablement encore plus redoutable. Sans doute était-elle arrivée hier dans mon logis. Peut-être avons-nous dormi cote à cote dans le silence de ma chambre, qu’elle fut bercée par Dead can dance quand je sombrai dans un sommeil profond, qu’elle attendait tapie le petit matin le moment venu de me glisser sa tête immonde dans les oreilles, mes narines voire mon anus, de tourner autour de moi comme une mouche autour de sa merde attitrée pour me piquer les yeux ou, attendant un cri de ma part, une vulnérabilité incontrôlée, une fois mes yeux ouverts, m’aurait pénétré dans la bouche afin d’inspecter ma gorge et y déposer sa piqûre, lorsque je l’aurai avalé, comme c’est arrivé un jour à ma sœur, cette catin du vide qui n’a pas trouvé là sa rédemption.
Mais ne sombrons pas dans la paranoïa pour si peu. Tout le monde n’a pas cette phobie des insectes qui doit s’expliquer d’une façon ou d’une autre, comme la peur des arachnées, par exemple. Les araignées renvoient bien au vagin, les serpents au phallus.
J’aimerai connaître le sens de cette peur incontrôlée, les symboliques, détenir la clé de ce mystère, tout autant que maîtriser les réactions de mon corps à leur approche : les poils qui se redressent, cette impression de ne plus pouvoir maîtriser une partie de mon corps, notamment cette façon déstructurée et pathétique que j’ai de les chasser, excitant sans doute leurs mouvements, leur envie de placer leur dard en moi pour que je ne bouge plus.
10 avril 2006
Eros

Est-ce l’Heure ?
Je veux dire, cette heure que nous attendons tous de découvrir parmi les étoffes, les lumières, les emballages fallacieux, un réel cadeau qui viendrait d’un cœur aimant, comme un baiser doux qui se pose ici, la morsure d’une araignée rimbaldienne, la brûlure exquise d’un feu païen et religieux que viendraient laver nos silences. Un moment sans sentence, terriblement grand, ouvert à l’éternité.
Je te regarde, tu n’es pas vraiment là. Tu te dis : ce cadeau, je ne peux le recevoir. Tu poses ta main sur ma bouche et me dit qu’il est temps de partir pour une destination qui ne connaît pas vraiment ces rites, un pays dans lequel tout semble naturel, les projets ne peuvent être établis parce que ce mot même n’existe pas. Tu me dis que là bas, nous serons bien, comme un invitation à un voyage qui serait baudelairien, où « tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté », où les prisons que notre inconscient se forge au fer chaud, jour après jour, n’ont plus raison d’être. Tu me dis que ce magnifique pays est celui de la Liberté, non pas celle qu’on nous promet, qu’on nous vent, qu’on nous rabâche, mais celle qui Est, ou du moins devrait être. Et je suis censé te croire, parce que je Veux croire, quand je ferme les yeux, quand je te regarde, quand mes mains froides rencontrent ton corps bouillonnant.
Ce monde se trouve à la conjonction des montagnes, couvert d’un voile de brume. Je ne le comprends pas : il ressemble tellement au monde réel, dont il est une copie parfaite, tellement parfaite qu’elle me perd. J’y marche et je sens encore mes pas. J’y cours et mes muscles sont lourds et fatigués, ma respiration haletante. Je fais en sorte que ce qui me sert de visage se mire dans l’eau d’un ruisseau ivre et fougueux et lit, encore, sur mon visage mes craintes, mes peurs, mes tourments, mes désirs brûlants comme la glace. Je me retourne et tu as disparu. Tu disparais toujours.
*
« Nicolas ? »
« Oui ? »
« Tu m’as dit quelque chose cette nuit ? »
« Tu as rêvé. »

