Le journal inversé

Eros et Thanatos... Confessions, reflexions, inepsies, labyrinthes, tranches de vie de l'écrivain Nicolas Raviere.

14 avril 2007

Citronnade

bancs

J’aime du piano le ricochet cristallin, l’élévation doucereuse ou dantesque de ses notes dans l’espace, l’idée de ces deux bancs séparés, que la musique pourrait joindre, parce que la musique, art majeur, peut concilier les impossibles et briser les lois de l’espace, tout autant que celles du cœur. Soit.

Et je rêve, ai rêvé d’ailleurs, qu’une pianiste sans visage en jouait pour moi et moi seul dans une cathédrale, la Cathédrale Saint Etienne, à Sens, pour le détail,  une manière comme une autre, par son art, de me dire « je t’aime » et pour l’en remercier, je lui ai offert une corbeille de fleurs de ma composition, qu’elle a portée à ses narines, pour s’en gorger à l’infini.

Les bancs s’éloignent, les bancs se relient, et l’espace reste immuable.

La musique évaporée, reste les mots et les mots sont bien vains, comparés à l’art, la musique ; les mots sont des petites prisons, que l’on crée comme cela, comme des notes. Ils s’évaporent dans l’espace tout autant, mais ne se retiennent pas, parce que les mots ne sont pas mélodies. Nous ne sommes pas poètes, tu le sais, nous ne le sommes pas, assurément : comment produire instantanément des mots qui sonnent comme des chansons, ou des mélodies ? Nous sommes aussi vains que des bancs.

Mais elle m’a pris la main et confié à mi-mot : « allons boire un verre et nous parlerons musique. Que bois-tu cher ange ?

- Tes lèvres épaisses.

- Mais encore.

- Un martini.

- Un martini ?

- J’aime le martini. Ce doux liquide.

- Mais encore.

- Un martini avec un Citron.

- Un Citron ?

- Tous les arts possèdent leur citron, le tien également, mais tu ne le sais pas. Le citron, c’est l’élément vivant, interchangeable, lequel pourtant demeure, colore l’objet, lui confère une unicité sans être pour autant immortel, par sa nature périssable, naturelle. Lorsque tu nous émeus, avec ton piano, tu es le citron de ce piano. L’instrument vit et respire sans toi, il existe dans l’espace de manière sensible. Oblong, il rayonne, il en impose, mais c’est toi, mortelle, qui le fait vivre, et le rend immortel, parce que ton talent, tes émotions le font vivre. Tu survis au piano. »

Et le citron survit au verre, au liquide.

Le citron est une cathédrale.

La cathédrale une corbeille.

Et ainsi rien ne meurt.

L’art est doublement immortel.


Il s'agit ici de la version longue de ma participation à la 44ème consigne de Paroles Plurielles :
sur cette photo de Bellesahi

Posté par Querelle à 19:55 - Métaphysique par le vide - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


02 avril 2007

Du Temps pour Autrui

Gilbert_Garcin

Voici ma participation à la 43ème consigne de Paroles Plurielles :
sur cette photo de Gilbert Garcin, écrivez un texte dont l'incipit sera :
J'ai presque une heure d'avance...

(Edit 18 mai 2007 : ce texte, publié sous mon pseudonyme internet Querelle, a été selectionné par Gilbert Garcin pour figurer sur son site internet, dans la catégorie textes de son site internet.)

***

J’ai presque une heure d’avance, mais je ne suis pas là, pas là encore pour toi, et disposé à l’être. Mon corps m’a précédé dans cette démarche de te voir, de t’entrevoir, de te confronter. Autour de moi les plates symphonies de la vie urbaine, ces multiples sons qui bourdonnent, s’enchevêtrent, ces mille et un bruits de pas claquant contre l’asphalte, qui m’entourent,

qui m’oppressent.

Procession : dix mille chaussures et moi silencieux au milieu, dans ce désert bruyant. Extension de moi-même à l’infini, dans les regards que je jette dans le vide, pour t’apercevoir, et sur ma montre, qui n’a plus de cadran, car l’heure s’est dissolue dans l’attente même qui l’a créé, sur ma montre qui n’est plus qu’une surface plane apposée à mon poignet.

«  Monsieur, me dit une femme, voici vos chaussures. Vous les avez enlevées, il me semble. »

Je ne comprends pas ce qu’elle me dit, parce que je ne la vois plus, du moins telle que je devrais la voir : elle est devenue bruit, elle est devenue chaussure dès lors qu’elle s’est tue, s’est éloignée de moi, la chair dissolue dans l’espace béant.

Néantisation :

Autour de moi, le monde s’est effondré d’un brusque mouvement circulaire. Planétaire.

Néantisation de ne voir plus les chairs et des uns et des autres, mais tout d’abord leurs chaussures, leurs pantalons et des montres sans cadrans flotter dans l’espace, étrange circonvolution.

J’ai compris pourquoi j’étais en avance :

                                               Je ne voyais plus les autres

Posté par Querelle à 14:43 - Métaphysique par le vide - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1