Le journal inversé

Eros et Thanatos... Confessions, reflexions, inepsies, labyrinthes, tranches de vie de l'écrivain Nicolas Raviere.

26 mai 2006

No red letter

rougletr

« Le téléphone ne sonne pas et donc, matériellement, tu es mort, hors de champ, hors caméra, pas même une voix off mais tu ne cesses malgré tout de grandir en moi, de m’attirer fatalement, et moi, laissé sans envie de nourrir mon corps d’une autre façon que ces images de toi, je n’ai de cesse de repousser ces idées de toi, d’un nous, je tente en vain  - car il est vain de lutter contre ce qui est pur - de me forcer à devenir aussi hermétique qu’un tupperware, d’enclore à jamais ce que je ressens pour toi. Et l’heure, aux mécanismes formatées par les hommes, ne cesse de défiler sans que la moindre sonnerie vienne me sortir de cette torpeur même dans laquelle mes envies me plongent instamment, une attente non maîtrisée, alors que plein ciel dehors, un soleil électrique et perçant déchire l’asphalte, les gens respirent, s’activent, grouillent comme des insectes lourds et fatigués, perpétuent des idées de coït dans des regards insanes propres à séduire des cœurs non épris, ou impurs. »

Ceci pourrait être une lettre pour toi, une ébauche, quelque chose du genre que j’oserai donner à quelqu’un de commun afin qu’il te la fasse parvenir sous pli discret, selon un principe courtois, d’un autre age qui avait des charmes bien plus amples que ceux, pervertis et soit disant libéraux, de notre ère matérialiste, immédiate et froide. Mais je ne sais écrire ce genre de lettres, je ne connais pas cet intermédiaire magique,  et ne possède pas non plus le moindre morceau de papier indiquant ton adresse. La technologie qui m’entoure ne me permet pas de t’atteindre - que le mot est vil - d’une façon autre qui soit plus élevée qu’un dialogue maintenu par des fils électriques qui courent et s’enchevêtrent sous terre comme des vers de terres méthodiques, allongés et endormis à jamais, comme des belles au bois dormants que des voix ne font pas vibrer, alors qu’une lettre émeut, fait pleurer ou, tel un couteau par trop aiguisé, coupe l’épiderme, fait perler le sang, provoque une douleur que les mots peuvent guérir car toute parole peut guérir, tout autant que détruire.

Il serait de rigueur que le siécle dans lequel nous sommes plongés soit réellement ce siècle spirituel qu’on nous a promis, non plus cette entité putride et matérielle navrante qui asservi l’homme. Qu’on ouvre les fils de la télépathie, sans même se brouiller les uns les autres, qu’on ressente les choses sans même dire un mot, baignés dans un magnétisme diffus que la sagesse même pourrait canaliser. Tu ressentirais ainsi, sans la moindre incertitude, mon amour pour toi.

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16 mai 2006

Arithmétique du galet

plageseul

Sur la plage avec toi, au coin des arbres mais ton cœur je ne l’entends pas battre. Je suis avec toi, à tes cotés et nous parlons lentement, parce que couchés, le temps inévitablement arrêté pour nous en ces lieux paisibles, autour d’hommes étrangers qui pourraient partager nos couches, moins que nos couchers de soleil. Tu es là, je suis là et tout n’est qu’absence. Les silences sont lourds et profonds parfois, l’étendue bien trop paisible en cet après midi. Deux nageurs parfois brassent la masse de liquide, giclées rapides bravant un vent qui aime à se taire, se fait caressant sur nos peaux veloutées par la crème solaire.

Tu enlèves ton slip pour te baigner, nu, un instant. Je regarde tes fesses s’enfoncer dans l’eau fraîche. Tu ne te précipites pas, mais tu n’hésites pas non plus. Tu t’engouffres avec sagesse. Ton corps plonge dans l’élément et tu sors aussitôt de la masse plate que tu as animé, cache de ta main ton sexe lorsque tu arrives face à moi, qui te regarde, perdu un labyrinthe de pensées. L’eau impure du lac perle sur ton corps, comme des petites gouttelettes prêtes à éclater, capturées par ta crème solaire dont l’indice n’est finalement pas si important. Je formule en moi-même un moment le souhait de te sécher avec ma serviette, la tienne, ou ma langue, pour éviter que tu attrapes froid : le soleil est capricieux, sa course se poursuit au détriment des nuages, qui le malmène. Tu te sèches et t’allonge de nouveau à coté de moi, présence délicieuse.

Je jette trois galets dans l’eau, du plus loin que je peux. Et en ramène un à mon insu, perdu dans ma serviette. Découverte qui prolonge le plaisir de la veille au lendemain.

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04 mai 2006

Térébenthine

tereressence

Extase des sens, lourdeur du cerveau ouvrant l’opacité d’une journée avortée à gésir sur le canapé, à l’ombre des murs beiges et blancs rayonnants et absurdes. Térébenthine, je te sens, te ressens jusqu’à la moelle et ce que mon cerveau te donne en accès de moi, l’immédiat des sensations, à jamais me semble perdu, paradis nauséeux. Tu ourles le vide, perce l’opercule, réchauffe mes organes lacérés par le silence d’une journée béante et avortée, quid de l’immobilisme, agencement des fantasmes, impose sans simulacres ta loi odoriférante.

Aujourd’hui, Térébenthine, suite à tes méfaits sur les neurones, les synapses, les agencements mentaux ont chancelés et certaines chaînes permettant aux pensées de se développer, de se recouper, de progresser, d’analyser, de comparer, tout comme la propension au corps d’aspirer sa course folle à la vie, tout cela même par ta seule présence se serait brisé, décadenassé, sous le joug puissant de ta chancellerie. La roue de la fortune s’est déclarée prise au piége dans son arcane terriblement statique, en position 2, harcelée par ton artillerie plus forte que la poudre à canon. Opium des pauvres.

Emprise sur le cerveau, lourdeur fatale de l’extase, je retombe enfin. Enfin ?

Je suis et demeure en tout état de cause, à cette heure tardive, ton esclave et même si, parfois tu vacilles, je sais à mon corps pendu et lent que tu es encore là, stagnant, victorieuse, entre les quatre murs du salon, de la salle de bain, comme une menace sourde : je t’ai senti à chaque instant, malgré d’instables courants d’air, faisant vibrer langoureusement ta robe comme un cheval mort au long d’une journée gouvernée par ta seule présence, tes emprises méphitiques et terriblement douces.

Térébenthine, tu as cependant ouvert l’angoisse de la page blanche.

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