19 avril 2009
Les Amants
C’est avec parcimonie qu’il
caressait les hommes, préférant les chevaux, qu’il montait à loisir, dans des
plaines immenses, aux palanques blanches, filant à se fondre en filaments
gris, dans l’azur morne du printemps, laissant derrière lui l’amant esseulé,
sur des drapés de fruit.
Quand l’aube rieuse se
levait entre eux, il préparait la noire boisson dont ils se gorgeaient, debout,
face à face, et sans dire un mot. C’est qu’ils venaient simplement d’essuyer
sur leurs corps élastiques les perles de la nuit et qu’il fallait du temps,
beaucoup de temps, avant de se séduire à nouveau.
A quoi pensaient-ils, dans
ce silence profond comme la pierre, à se faire monuments, temples funéraires
aux corps évidents, plantés comme deux bières, se toisant, défunts jusqu’au
sexe, nus sous le regard inquisiteur d’un ordinateur, déjà allumé et relié - le
vain enchantement - aux miasmes et à l’infini ?
Fiction :
Nous serons deux paysages émouvants dans le ciel exalté, à l’heure où descendent six pieds sous terre nos corps aux sucs viciés, aux mécanismes vains et arrêtés. Telles deux lumières, nous gorgerons la nue des capiteux désirs qui nous assemblent, pour former un nouvel Orion, onctueux et gracile, dans le sein moiré et profond de l’Univers.
FIN
30 juillet 2008
La Pénitence Amoureuse
Pauline adopta
un oiseau, un oiseau merveilleux car brisé, qu’elle ramassa sur les racines
d’un arbre, solitaire et démembré.
Pauline
protégea le petit moineau et se promit de le guérir, lui donnant chaque jour à
boire, à manger, avec la dévotion d’une mère envers un nouveau né.
Pauline décida
de l’appeler : Bébé.
Les semaines
passèrent et l’oiseau adopta Pauline, qui le protégeait toujours ; il lui
semblait même qu’il l’appelait en sifflotant, quand elle était loin de lui.
Quant à elle,
jeune demoiselle, elle était heureuse, heureuse de cette amitié sincère,
heureuse d’être mère, de cette
reconnaissance : lorsqu’elle apparaissait devant Bébé, ses grands yeux de
moineau brillaient.
Bébé et Pauline
étaient les plus heureux de la terre.
Amour, amour,
elle était devenue sa mère, elle, la jeune Pauline, qui le nourrissait de
petits vers, d’insectes minuscules qu’elle glanait précieusement, dans les
méandres du jardin, qu’elle connaissait par cœur, pour y passer ses journées,
son enfance - avant qu’elle ne trouve Bébé, contre les racines du grand chêne,
malade et apeuré. Il lui semblait que c’était autrefois !
Cependant, Bébé
grandissait. Bébé sentait qu’il était temps pour lui de s'envoler, de quitter cette
petite prison : vivre alité dans un verre d’eau n’est jamais confortable, même
pour un oisillon. Bien sûr, il aimait Pauline, mais il ne pouvait lutter contre cet instinct qui lui
faisait battre les ailes, à tout rompre. Il ne parvenait pas à contenir cette
folie mécanique qui brisait à chaque instant ses ailes contre la paroi du
verre, jusqu’à ce que la douleur se fasse telle qu’il tombe d’épuisement.
Cliquetis, cliquetis.
Bébé avait beau
piailler, Pauline ne comprenait pas ce qu’il voulait. Elle en pleurait, à le
voir ainsi se faire souffrir. Elle en versait, Pauline, des larmes acides, le
soir venu, avant que de s’endormir. Qu’il maigrisse et reprenne son apparence
chétive, maladive, l’attristait tant que sa mère s’inquiéta à son sujet.
Elle-même, la pauvre enfant, en perdait la santé.
Elle lui dit
ceci, en la bordant un soir : « c’est un oiseau sauvage, il veut voler. Si tu
ne lui rends pas sa liberté, il finira par mourir. »
Pauline eut du mal à comprendre les paroles de sa mère. La seule chose qu’elle désirait, après tout, c’était de garder bébé, de le garder pour toujours, de le nourrir, de l’aimer, de le chérir, jusqu’à ce que la mort les sépare. C’est ainsi qu’elle lui donna, un matin, le plus gros insecte qu’elle trouva. Il ne mit pas longtemps à gésir, Bébé, dans son petit verre d’eau.
Epilogue :
Pauline, avec
une cuillère à soupe, enterra l’oisillon sous les racines du grand chêne, versa
une larme sur sa tombe - une boite d’allumette - avant que de l’ensevelir. Adieu,
petit moineau, dit-elle du bout des lèvres, en étouffant de vifs sanglots. Et
puis, quand ce fut fini, elle l’oublia, Bébé, elle l’oublia pour toujours, et
lui et ce petit cimetière.
21 juillet 2008
Les Métamorphoses de la Vierge
Il n’est pas de
vertige plus doux qu’un baiser qui s’immisce, au goût de fer, de sang, lèvres
mordues, en des décors vides qui défient l’imagination : des murs écrémés, des
draps blancs, étendus à l’infini, bardés de deux corps en croix, cimetière
amoureux. La nudité de la pierre, la présence des Chairs. Sur une table basse,
un vase sumérien darde, phalloïde évasé, l’orchidée déchirée par le désir,
fissure lente et cruelle par laquelle s’écoule la sève glutineuse de mon désir
perdu, écumant le crépuscule.
Je le porte à
mes lèvres, ce suc étrange, et je vous
regarde, expiant mes crimes par la délectation que vous offrez à ma vue ; la
respiration de vos corps, cependant, trahit la photographie. Et l’œil oblique,
par delà la fenêtre, au sens du vent qui file à l’horizon. Vous rejoindrais-je
un jour, par delà le champ infini de ma vision ? Je sens ta langue agglutinante
infuser mes sens, de la sphère aux hémisphères et tes énigmes qui se défont
comme des nœuds, seconde par seconde, térébrante vibration ; la mort subite et
cruelle des origamis, la disparition lente et nocturne des ombres chinoises
amarrent la nuit et silence, l’achèvement.
Et, tandis que
vos corps se détachent, je me sépare de mon siamois, pour rejoindre ma
contemplation : un lingam cunéiforme tranchant le soleil, dont le rayon est
lame, éclate des larmes, vapeurs de nuage, trouant l’inquiétude du ciel gris,
effleurant comme une lame la gibbeuse, miroir lacrymal.
Monologue d’une vestale devant son temple, qu’ourle le crépuscule
coupable de la chambrée : A
l’homme qui est parti, j’ai dit : tu ne sauras rien ; à celui qui
entrera : tu n’en sauras rien ; car chacune de mes évections est une
éviction.
15 juillet 2008
Aqua
Hors la nuit, par le vent, elle s’en est allée, comme une brindille, femme suicide jetée à la mer et je l’ai suivie, les yeux bandés, dans cette dimension aquatique d’elle-même, au bout de son voyage, au fond de son naufrage, puisque nous sommes vagabonds.
Elle est belle, la mer, quand elle rit, de ses vagues nuances marines et l’écume, l’écume chavire, comme un sexe immense, qui se gorge de désir. Elle est belle, la mer, quand elle vit, quand ses vagues, comme des rouleaux, compriment le vent, qui s’échoue à mes pieds, devers mes chaussures alors que toi, douce aimée… tu es déjà loin.
07 juillet 2008
Duel à la Muse
A la dérive majestueuse qui anime nos corps, qui n’est pas tant, aujourd’hui, qu’un festin alangui, j’appose celle d’hier, quand mon corps roulait sur le tien, jusqu’à toucher le sol, à m’en briser les os. Ce n’était pas moment formidable pour moi que cette intrusion dans la chair meuble et offerte, tout juste une déraison. Le sourire est endomorphine, et l’été, lénifiant, condamne les caresses à la sueur. L’odeur de l’épiderme, qui est drame, la suie, qui nous recouvre, s’étale, comme du sperme, sur le torse, tandis qu’une musique lourde et oppressive se diffuse, massive, dans l’air chaud.
Nous avons inversé un instant l’ordre du monde, pour l’éternité ; toute éternité passagère que la mémoire conserve et que les mots ordonnent à l’avenir, pour l’avenir, séditieuse sentence et crime reconduit. Il m’a dit ainsi que les mystères du monde, ceux que l’on ne conçoit plus, sont des énigmes vivantes, que la chair ne peut résoudre et qu’un instant, un bref instant, cependant, tel le poète qui inspecte le possible d’une création, l’hédoniste, le possible d’un désir écumé, consommé, ses lèvres géantes, oppressantes, avides de connaissances, se sont abouchées au sanctuaire délétère par lequel s’écoule le féces.
05 juillet 2008
La Maison des Rêves
(Ci dessous la version complète de ma participation à l'atelier d'écriture virtuel Paroles Plurielles, consigne 55. Version courte ICI)
Maison au luxe baroque, où
traînent des créatures demi-nues, alanguies sur des sofas purpurins, aux
attentes prodigieuses d’amour éphémère. Antre de tous les crimes et j’avoue non
sans honte m’y vautrer, insondables délices : hommes et femmes affichent tant
de désirs, ardents comme des braises, corps étendus vers les flammes de la
cheminée, sous un grand lustre de cristal, dans l’abandon de soi le plus
dérangeant et l’âcre odeur de leurs désirs perdus.
Certains portent des
masques, ressuscitant Venise au-delà de leur chair, exposent cependant leurs
sexes à cette fête troublante, bien en dessous de leurs bustes affûtés pour
l’amour, là où la musique, impériale et sonore, bat son plein, tonitruante,
comme autant de notes de cristal qui déchirent l’espace, les plaintes lénitives
de l’abandon multiplié.
Mais je m’égare dans ce
dédale de couloirs, au premier, second étage, ouvrant une à une les portes pour
découvrir qui de ces amants et amantes perdues en ce labyrinthe feutré sera mon
idéal, mon suivant, mon féal : dans une curieuse bibliothèque, miteuse et
décrépie, un jeune femme de haute taille, vêtue d’une ocre tunique que condamne
une ceinture de nubuck cloutée. Ses boucles d’or sont celle d’un prince, sa
moue, celles d’une ingénue, improbable actrice ou mannequin, à l’innocence
feinte de l’été meurtrier.
*
Les deux jeunes gens se
regardent, au milieu de ces précieuses rangées de livres vermoulues, aux
reliures dorées, dont l’odeur âcre se mélange à celle de leurs ceintures
grandissantes. Ils comprennent aussitôt à leur ceinture étrange l’impossibilité
de s’aimer.
Ils voient, dans les vitres
de leurs regards vitreux, combien l’amour naît entre eux, que le rêve condamne
déjà, désirent s’en échapper, trouver de l’autre la clé qui leur ouvrira
l’amour, pour se dépecer du nubuck qui recouvre leurs corps, s’adonner l’un à
l’autre sous la lumière blanche et glacée de l’hiver. Se dévêtir de ces
oripeaux dont les serrures, sur leurs chairs oppressées, prohibent les
voluptés, l’exercice de l’amour, au plus haut degré de la liberté.
Seule, la fenêtre de la
bibliothèque accueille leur regard, offrant la vision d’un étrange mais triste
escalier bleu et, bien au-delà, bien avant le seuil de l’étrange maison, des
taches de neige, comme celles qu’il aurait pu déposer en son ventre, font
naître, à mesure qu’elles s’évaporent dans l’air glacé, des gerbes éclatantes
de verdure - ce pourquoi, ne pouvant souffrir le froid de l’hiver ou les privations
d’un cœur doré, il lui confia solennellement les clefs de la maison.
22 octobre 2007
Miroir des Fleurs
Ci-Dessous ma participation à la consigne 56 de l'atelier d'écriture Paroles Plurielles.
Miroir des Fleurs
Mauvaise surprise, le quai du métro est noir de
monde !
Mais je me suis engouffré dans la brèche. Mortel
parmi les mortels. Minute mortelle. J’étouffe parmi les vivants. J’attends.
L’absence d’éternité me pèse.
Des
créatures adipeuses et de sveltes naïades s’enfoncent dans les profondeurs et
me submergent. Je sens du Jasmin, de lourds parfums de Vanille, de Rose,
d’Iris. Je défaille. Je jouis du monde terne mais parfumé qui s’offre à moi,
quand s’ouvrent les portes du métro, où nous nous entassons, dans une proximité
essentielle, superficielle.
Un
inconnu me regarde.
Je
le sens.
Ses
Iris bleutés rencontrent mes yeux vairons. Je sais, je sens, qu’il m’aime.
Et
je l’aime aussi. Nous ne nous reverrons plus car comme les vagues, je disparais,
mon corps d’un mètre quatre vingt, happé par des géants, comme réduit en
poussière : une équipe de rugby, des arbres, des colosses, des molosses aux
mâchoires carrées, me plaquent contre la porte arrière, où mon corps se
compresse. Détresse. Je ne suis plus qu’un tas d’os : l’inconnu est perdu,
perdu pour toujours - les Orchidées sont éphémères.
Submergé,
je ne parviens pas à me dégager de ces corps monumentaux, je me sens risible,
la Pâquerette qu’on écrase. Je rate la station. Je serai en retard. L’amour
perdu, quelle importance d’être en retard, d’être à l’heure, d’être au
monde ?
J’affronte cette station mystérieuse que je n’ai jamais vu, pour y voir un entrelacs de miroirs biscornus, plaqués contre les murs ternes, en quatre filaments longilignes comme des tiges, montant au ciel, paradis de béton. Et, dans chaque miroir, mon visage sème mille reflets, où je crois voir l’Orchidée. Je me retourne, ivre d’espoir, geste emporté, pour me rendre compte qu’en ce monde bétonné, ne pousse aucune fleur, n’en reste que les parfums futiles et éventés ; seul au monde, figé dans un monde en mouvement, j’aurai dû me douter que ces miroirs sont déformants.
18 juin 2007
Licuefacer mi Cara
Mon
ordinateur est possédant, ma réalité possédée du je n’aime que toi
; et ton reflet dans la glace, d’autant plus qu’il me regarde, ose me sourire
et, d’un œil qui cligne, embrase mon Iris, aperture charnelle des lèvres,
invitations au baiser, au-delà du miroir virtuel, ce qui semble me frayer un
passage dans des strates nouvelles, ce qui, lors même que je dispose de propositions
de joies étalées sur des kilomètres, me perpétue dans la crainte d’un au revoir
qui n’en finit plus, se brode sur des décennies, et des ouvertures de pluie.
Alors tu viens sur moi, tu viens sur moi nu et m’englues de tes poils, de ta
sueur, de la surface adipeuse de ta peau mate et moite, phénomène de rencontre
duquel je ne saurai échapper, tant ces maudites érections gouvernent les
moments en d’explicites mouvements, à devenir pantin ; et, lorsque tu
approches tes lèvres grandes ouvertes, l’odeur de toi profond se suspend dans
l’air chaud de l’été et de cela, de l’ouverture, de l’aperture sans bruit d’un
désir, fait s’écouler, par le procédé de la faim, des torrents de litres de
salives, pour souiller mon visage crispé.
11 juin 2007
Hyménée

Excuse-moi, c’est une erreur… on ne viole pas un ange, même si l’ange le demande. Surtout si l’ange le demande. Je te prie de m’excuser de t’adjoindre à ma fange, pour cela qui te fait comprendre que moi, je ne suis pas un ange et que terriblement, nous ne sommes pas fait pour s’assembler, être ensemble. MAIS :
ta peau était douce, le derme, tout humide de rosée ; ta bouche un sanctuaire, une perle à la nacre, nacre de rosée ; ton cou, statuaire à briser par le cri, ton buste estuaire, embouchure vers un sexe troublant, au confluent de tes rivières, aux pluies matinales, au loin, si loin du cou à briser - strangulation - au centre même de toi, en toi. Et plus l’on s’enfonce et plus l’Enfance disparaît.
Toutes mes sincères condoléances.
18 mai 2007
Mon Petit Pantin
(Participation à Paroles Plurielles sur cette photo de Coumarine)

Mon homme est grand mon homme est beau mais trop statique
Jambes écartées, mais sur elles-mêmes repliées
Mon homme impose par un charisme extatique
Les bras ouverts aux mains de fer écartelées
Sa puissance virile démontrée m’enchante
Brun et mystérieux me voici acculé
A cet air de mystère, le soyeux des étoffes
Le galbe de son corps, sa douce voix qui chante
L’érection qui monte à devenir fou à lier
Et la nécessité de censurer la strophe
(Mais je m’égare :)
Allant à lui, le touchant je vois bien qu’il dort
Ses yeux grands ouverts sont loin d’être symétriques
Au toucher ses vieux vêtements rêches en acrylique
Ne sont pas ces matières rouges, cousues d’or...
Non il n’est pas brun et loin d’être sensuel
Mais blond clairsemé, la bouche un rictus cruel
Il pourrait cependant me rendre mes baisers
Lors même qu’en moi s’éteignent les brasiers :
Seule l’écriture me sauvera de la gueule de bois

